L'entretien que nous avons eu avec Angelica révèle une indicible tristesse. La fillette équatorienne de Saint-Josse et sa maman, à nouveau privées de liberté par décision de la chambre des mises en accusation, attendent leur expulsion, depuis le centre 127bis. La petite voix d'Angelica Cajamarca, cette fillette de 11 ans, de nationalité équatorienne, « raflée » le 30 juin à Dilbeek et emprisonnée depuis au centre 127 bis de Steenokkerzeel, en attendant son expulsion, résonne dans nos oreilles longtemps encore après que le téléphone est raccroché.
En ce jeudi après-midi, tout le drame vécu par Angelica devient chair dans les mots d'enfant innocent qu'elle nous assène au téléphone depuis sa « prison pour expulsés » où elle passe ses vacances à l'ombre depuis 26 jours.
« Je suis triste, nous dit-elle. Je voudrais revoir mon papa, retrouver mes amies, mon école Henri Frick de Saint-Josse où j'étais en cinquième primaire ».
Elle réprime un sanglot. Nous l'assurons que les « grands ne sont pas méchants », que « tout le monde à l'extérieur » la soutient.
Nous lui demandons ce dont elle aurait le plus envie. Elle ne nous parle pas de sa poupée fétiche abandonnée à sa maison, ni des stages d'été qu'elle se faisait une joie de suivre. Elle n'a qu'un mot à la bouche : « retrouver la liberté », quitter ce centre sordide où s'amassent dans la promiscuité 115 illégaux, noyés dans le bruit des avions qui annoncent l'inéluctable éloignement et où refluent les senteurs malodorantes du kérosène.
Angelica est une petite fille courageuse. À nos silences gênés, elle substitue la conviction inébranlable qu'elle « sortira ». « J'ai bien l'intention de reprendre les cours en septembre. Ma maman avait d'ailleurs décidé à la rentrée de m'inscrire dans une école néerlandophone pour faire de moi une vraie Belge ». Au centre 127 bis, Angelica s'ennuie. « On ne sort qu'une minute par jour. Sinon, on ne fait que manger, puis dormir. Il y a bien un professeur qui vient. Mais c'est pour les tout-petits. Il y en a dix ici. Mais moi, je ne vais pas à ces cours, ce n'est pas pour moi. »
« Comment c'est dehors ? », nous demande-t-elle.
On n'ose lui parler de Val Duchesse, des négociations menées par Yves Leterme et des candidats à la future alliance gouvernementale qui, en campagne, avaient tous réprouvé l'enfermement des mineurs dans les centres pour expulsés. Nous lui disons que la foire du Midi bat son plein. Qu'après le mauvais temps, comme toujours en Belgique, pourrait venir le soleil pour elle et sa maman.
Depuis son incarcération, Angelica a reçu plus de 60 lettres d'enfants. « C'est dingue, nous dit-elle. Je ne les connais même pas. Mais ça me fait très plaisir ». Dans l'une d'entre elle, un petit Timothée qui « va bientôt avoir 9 ans » l'assure de son soutien. « J'espère que tu n'es pas trop triste, écrit-il d'une main malhabile. Je t'envoie ces jouets pour que tu ne t'ennuies pas. » D'autres lui adressent des bonbons ou des peluches.
Tous ces gosses-là ont appris qu'eux aussi pouvaient être arrêtés, alors qu'ils n'ont rien fait.
La conversation avec Angelica s'arrête. Nous ne pouvons que lui dire avec un excès d'optimisme : « Courage, petite. Tout ira mieux demain ! ». « Je voudrais bien, ne m'abandonnez pas », nous répond-elle.
Sa maman, Ana Elizabeth, à son tour inonde le téléphone de son désespoir et de ses pleurs : « Je suis malade. Je ne sais pas respirer. Comme ma fille. Tout ce que je veux, c'est qu'on lui donne une chance dans la vie. Je ne suis pas une criminelle. Je ne demande rien d'autre qu'un peu d'espoir pour Angelica. »
Elle qui, jeudi, lors de son passage devant la chambre des mises en accusation de la Cour d'appel de Bruxelles, avait été traitée comme une délinquante, elle a aussi reçu la visite des services consulaires équatoriens.
Elle sait que son expulsion est programmée « pour les prochains jours ». Elle sait qu'au pays, elle bénéficiera, selon les promesses du président équatorien Correa qui lui a rendu visite le 18 juillet au centre 127 bis lors de sa visite en Belgique, d'un accueil national, avec promesse d'un emploi et d'une scolarisation pour Angelica. Mais elle veut rester en Belgique. « Je ne veux pas rentrer », nous dit-elle.
Elle est en capacité de l'imposer, comme d'autres avant elle : en refusant de monter dans l'avion du retour, en se rebellant en cas d'expulsion forcée, en comptant sur une éventuelle révolte des passagers ou sur un refus du commandant de bord.
Un redoutable pari en regard du plus essentiel : ne pas imposer à sa fille encore des semaines, voire des mois, au sein du centre 127 bis.